Foule

ATELIER « VIVRE ENSEMBLE »

Compte-rendu de l’atelier d’été de LBEM du 26 juillet 2017 : Le « vivre ensemble »

Ce fut un débat très animé qui a montré à quel point ce sujet suscite les passions.

En préliminaire, quelques rappels contextuels :

Voici 15 ans que cette notion de vivre ensemble « occupe le terrain », dans tous les sens du terme, de la vie politique.

Ce qui devrait, a priori, être une simple question de bon sens, a largement été utilisée, instrumentalisée, détournée, pour servir, plus ou moins explicitement, des approches à caractère identitaire. On pense naturellement à Nicolas Sarkozy et ses conseillers Patrick Buisson et Henri Guaino, à Manuel Valls, Marine Le Pen ou Jean-Luc Melanchon, ou encore des personnalités médiatiques, comme Eric Zemmour ou Alain Finkelkraut.

Elle a quitté, pour le moment, le devant de la scène grâce à Emmanuel Macron, qui, dès le début de sa campagne, a combattu sans ambiguïté les visions aux relents supremacistes du « vivre ensemble ». Elle peut faire a tout instant son retour, à la faveur, par exemple d’un acte violent, qui sera inévitablement exploité.

Essayons donc de revenir a une définition objective du vivre ensemble.

De quoi s’agit-il ?

L’homme est a la fois un individu et un être social. Cette double identité constitue en fait le fondement du progrès. Les talents individuels génèrent des idées nouvelles et des savoirs faire qui profitent a tous. La collectivité, par la conjugaison des compétences et de l’énergie de chacun, permet de les mettre en oeuvre. De même, la collectivité exprime des besoins qui incitent les individus à engager à leur tour une démarche de progrès, et ainsi de suite.

Les individus sont, heureusement, tous différents, et la société s’enrichit de ces différences.

Toutefois, ces deux faces d’une même personnalité peuvent s’avérer antagonistes. Il arrive que les ambitions personnelles viennent à l’encontre des intérêts du groupe, et inversement, elles peuvent être freinées par l’obligation de se conformer aux règles de la communauté.

Dans ces conditions, quel est le rôle de l’Etat ? doit-il assurer une vie harmonieuse et paisible à l’intérieur de la collectivité, malgré ce qui sépare les individus, ou doit-elle garantir à chacun la liberté d’être, de penser, et d’agir comme il le souhaite au sein de l’ensemble social, ou bien les deux à la fois. Doit-on alors prioriser un de ces rôles par rapport à l’autre ?

Nous avons proposé d’aborder le « vivre ensemble » à travers deux thématiques :

En premier lieu : la notion d’identité nationale, telle qu’elle a été posée par les personnes citées plus haut, vise clairement nos compatriotes musulmans, et leur place au sein de la nation française.

Le fait d’être visibles, à travers ses pratiques religieuses, sa tenue vestimentaire, ses habitudes alimentaires, constitue-t-il un danger pour le « vivre ensemble » ?

Doit-on les inviter à l’intégration, l’assimilation, ou au contraire leur garantir la liberté d’être ce qu’ils sont, dans le cadre de la République s’entend. A condition de savoir ce que l’on entend par ce terme, et celui de « valeurs républicaines ».

Ainsi se pose notamment la question de la laïcite.

Doit-elle se manifester par la neutralité de l’Etat par rapport aux pratiques religieuses, et inversement (dans le sens prévu par la loi de 1905) ? Ou bien au contraire par la construction d’une sorte de socle commun à tous les Français auquel chacun devrait se conformer ?

Une autre question, très éloignée, mais pourtant essentielle dans la notion de « vivre ensemble » est celle des incivilités, qui « pourrissent » la vie sociale : jets de détritus sur la voie publique, bruit, agressions verbales ou physiques, harcèlement, etc…

Sachant que la liberté des uns s’arrête ou commence celle des autres, comment l’Etat doit-il agir pour les combattre ? Répression, éducation, quelle est la solution ?

L’atelier

Du tour de table que nous opérons à chaque atelier, où chacun se présente et essaie, en un mot, de dire ce que lui évoque le sujet, nous retenons quelques verbatims : « tolérance », « bienveillance », « amour », « on s’enrichit de nos différences ».

Si la suite de la discussion n’a pas toujours été le reflet exact de ces expressions, elle a en tout cas été l’occasion pour chacun d’exprimer librement son point de vue et d’éclairer celui-ci à la lumière de celui des autres.

Le débat s’engage très spontanément sur le terrain de la laïcité.

Nous avons, à ce moment, distribué un petit exposé historique qui avait été préparé pour un précédent atelier sur ce sujet. Vous le trouverez en annexe.

D’abord, la République est-elle aussi laïque qu’elle l’affirme ? Bien sûr, certains responsables ont, au nom de la laïcité, souhaité interdire les crèches dans les mairies et le foulard dans les crèches. Le burkini a été banni de certaines plages.

Mais la religion catholique n’est-elle pas omniprésente? Dans le choix de nos fêtes, notamment, dans nos dimanches ? Pourquoi ne pas calquer nos congés sur les fêtes des autres religions, ou choisir des dates d’inspiration exclusivement laïques. Pourquoi le dimanche, et pas un autre jour (cette question soulevant d’ailleurs celle de la flexibilité du jour de repos) ?

Tout en souriant du fait qu’il était bien français d’entamer un débat sur une question aussi sérieuse sur… les jours de vacances, il été rappelé que d’une part les fêtes chrétiennes ont généralement été superposées à des fêtes païennes antérieures, et que, d’autre part il s’agit la d’une simple tradition. Par ailleurs, il existe aussi d’autres fêtes d’inspiration totalement républicaines.

La notion de trouble à l’ordre public

Il était temps de revenir à l’essentiel. Pourquoi, par exemple, chercher à interdire certaines pratiques, comme le burkini, qui, a priori, ne devrait gêner personne. Ailleurs, comme au Canada, par exemple, cette tenue ne pose aucun problème.

Il est rappelé que le critère à retenir est celui du « trouble à l’ordre public ».

Une notion qui, pour certains, est trop vague. Les municipalités qui ont cherché à interdire le burkini, l’ont fait parce qu’il risquait de provoquer des réactions violentes de la part d’autres personnes, et, par conséquent, entrainer un trouble.

Cette sorte de délit à trois bandes laisse une part trop libre à l’interprétation. Les prières dans la rue, autre exemple, à propos desquelles ce critère est souvent évoqué, ne sont que la conséquence du manque de lieux de cultes musulmans ou de leur exigüité. La solution n’est pas alors dans l’interdiction, mais dans la création des conditions pour que cela n’arrive pas.

On remarquera également, que la notion de trouble à l’ordre public évolue avec l’évolution des moeurs. L’homosexualité affichée en public était, il n’y a pas si longtemps, considérée comme un trouble grave à l’ordre public, et elle l’est encore dans certains pays. Ne faut-il pas plutôt se référer à des valeurs universelles et immuables, plutôt qu’à des « valeurs » qui dérivent au fil de l’eau ?

Le communautarisme

« L’acceptation des différences dans l’espace public conduit au communautarisme ». C’est le discours tenu historiquement par les penseurs de droite.

Prise à la lettre par Angela Merkel, cette idée a conduit celle-ci, a contrario, à accepter des pratiques fondamentalement communautaristes, avec l’idée de laisser à chaque communauté le soin de régler, par ses propres règles, une partie de la gestion de ses affaires. C’est ainsi qu’elle a autorisé les tribunaux islamiques.

Cette politique, Angela Merkel l’a reconnu elle-même comme un échec.

Le communautarisme est effectivement incompatible avec la République.

La solution serait plutôt alors l’intégration, voire l’assimilation.

Cette assimilation a été , semble-t-il, réussie en ce qui concerne les immigrés maghrébins de la première génération. Mais n’a-t-elle pas été forcée ? Etre invisible pour exister, pour vivre tranquille.

La transgression de l’invisibilité leur a coûté cher. Le souvenir du 17 octobre 1961 (http://www.lemonde.fr/societe/article/2011/10/17/17-octobre-1961-ce-massacre-a-ete-occulte-de-la-memoire-collective_1586418_3224.html) est encore présent dans les mémoires des immigrés de la première génération, bien que l’événement ait été, lui aussi, rendu invisible par le gouvernement de l’époque.

Par ailleurs, l’invisibilité, avec cette idée que, notamment,« la religion appartient au cercle privé » est une demande récurrente de la part des identitaires. Elle a été formulée contre les juifs dans les années 20, où la discrétion leur était imposée. Avec les suites que l’on connait.

Le terme de communautarisme est lui-même d’un usage ambigu. Selon Yohann Roszewitch, ex-président de SOS homophobie: « Les accusations de communautarisme sont fréquentes de la part des opposants à l’égalité des droits. »

Enfin, le refus de la communauté d’accepter que les différences s’affichent en son sein, sont, au contraire, de nature à exacerber les frustrations, le sentiment de rejet, et par conséquent, le repli sur soi-même et les pratiques communautaires. On rappelle que les musulmans qui souhaitent, aujourd’hui, vivre leur identité au grand jour, sont français, au même titre que leurs compatriotes.

N’y a-t-il donc pas, lorsqu’il s’agit de vivre ensemble, d’autre hypothèse que la dissolution de la différence dans une identité commune d’un côté, et le communautarisme de l’autre ?

« La République, ce lieu magique… »

Si bien sûr. Dans d’autres pays, les identités différentes se côtoient et se complètent sans heurt.

Le problème vient peut-être d’une approche très spécifique de la « laïcité à la française », issue de son histoire. Celle-ci s’est construite contre le pouvoir de l’Eglise catholique, et reste fondamentalement anti-cléricale. D’ailleurs, l’opposition n’est pas tant entre catholiques et musulmans, par exemple, qu’entre croyants et partisans d’un athéisme militant.

Catholiques, juifs, musulmans, bouddhistes, agnostiques peuvent ils vivre ensemble, sans rien renier de ce qu’ils sont ? Il n’y a aucune raison pour qu’il n’en soit pas ainsi.

A cet égard, la position d’Emmanuel Macron est claire : « La République est ce lieu magique qui permet à des gens de vivre dans l’intensité de leur religion. C’est pour cela que je dénonce les considérations qui demandent à des citoyens d’être «discrets», parce que les précédents historiques où l’on a demandé la discrétion en matière de religion ne sont pas à l’honneur de la République. Et qu’on demande à des gens d’être des musulmans modérés ! Demanderait-on à des catholiques d’être modérés ? Non ! »

On craint ce que l’on ignore.

Il incombe donc à l’Etat de contribuer à faire en sorte que chacun se connaisse. L’atelier a d’ailleurs fait émerger un certain nombre d’a priori et d’approximations, notamment sur l’Islam, démontrant, de façon tout à fait interessante, l’utilité d’une meilleure communication.

Un enseignement des différentes religions, dès l’école serait certainement utile. Il est à cet égard regrettable que les cours d’instruction civique, déjà rares, passent trop souvent à la trappe. Certaines écoles privées catholiques pratiquent déjà la « pastorale » , où sont enseignées les differentes religions.

De même il est essentiel que chacun, quelle que soit sa foi, ou son absence de foi, respecte la loi républicaine, et en particulier la laïcité, au sens de la loi de 1905. La République ne peut accepter, par exemple, que, pendant le Ramadan, des musulmans molestent d’autres musulmans ou musulmanes au pretexte qu’il ne respectent pas le jeûne. Pas plus qu’elle le peut admettre les propos ou gestes islamophobes ou le racisme anti-asiatique qui connaissent actuellement un accroissement inquiétant.

En revanche, il ne devrait pas être du ressort de l’Etat ou des collectivités d’interdire telle tenue vestimentaire ou d’empêcher telle restriction alimentaire, des l’instant, bien sûr, où la sécurité n’est pas mise en danger.

« Quand certains réclament des menus dans les écoles sans aucun accommodement et veulent que tous les enfants mangent du porc, ils pratiquent une laïcité revancharde dangereuse. » (E. Macron, ITW à Marianne, 01/10/2016)

Il est par contre de la Responsabilité de la République de faire respecter la liberté de chacun.

La « Journée Internationale du Vivre Ensemble »

 C’est dans cette perspective que se situe le projet de « Journée Internationale du Vivre Ensemble ».

Une proposition initiée par des personnalités de sensibilités intellectuelles ou religieuses variées, comme Dominique Reynié, sociologue, Directeur de Fondapol (Fondation pour l’innovation

politique), Mme Angela Melo, de l’UNESCO, le Cheikh Khaled Bentounes, Président d’honneur d’AISA ONG Internationale, et chef spirituel de la confrérie soufie Alawiya, le Père Christian Delorme de l’archidiocèse de Lyon, notamment, à travers la « Déclaration de Paris », aux termes de laquelle il sera déposé une demande de résolution à l’Assemblée Générale des Nations Unies en septembre 2017 à New York. Cette résolution portera sur la proclamation d’une « Journée Internationale du Vivre Ensemble » qui sera le point de départ pour rassembler autour de ce projet la famille humaine à travers des actions qui seront menées dans toute les parties du monde et en respect des 17 objectifs de développement durable (ODD) de l’ONU.

Les incivilités

Ce terme s’applique à un éventail très large de faits, qui contribuent tous a compromettre le vivre ensemble. Parmi les plus graves, le harcèlement sexuel qui ne devrait tout simplement pas être toléré. Le dépôt de plainte devrait être facilité, et les forces de police mieux sensibilisées, de manière a recevoir avec l’attention qu’elles méritent les femmes victimes d’agissements déplacés. Les réponses judiciaires devraient également être mieux adaptées.

Au nombre des autres formes d’incivilité, on peut compter les agressions verbales, le jet de détritus ou le fait d’uriner sur la voie publique, le bruit, l’ébriété, les dégradations, etc

Pour tous ces manquements aux règles élémentaires de la vie en société, la future police de sécurité quotidienne aura un rôle crucial à jouer, en particulier en faisant payer des amendes immédiates aux contrevenants.

Il semble aussi que la sensibilisation, l’éducation aient un rôle primordial à jouer.

A travers l’école bien sur, mais aussi, peut-être, la mise en place de réunions de quartier, de sensibilisation par voie de campagnes d’affichage, de presse, de télévision, etc…

Conclusion

La question du « vivre ensemble » ne peut trouver sa solution dans l’affrontement ou la radicalité des positions, mais dans le dialogue. Il importe de multiplier les opportunités d’échanges, dans l’écoute et la bienveillance, que sce sot entre citoyens ou entre l’Etat et les citiyens.

ANNEXE 1

TEXTE INTRODUCTIF À L’ATELIER SUR LA LAÏCITÉ, MARS 2017

 1. Pourquoi la laïcité est au coeur du débat présidentiel ?

La laïcité en France a maintenant 112 ans et on peut dire qu’elle a rarement été autant dans l’actualité.

Crèche dans les mairies, foulard dans les crèches, menus sans porc dans les cantines, burkini sur les plages …

De droite à gauche, de Sarkozy, à Manuel Valls, de Le Pen à Mélanchon, les politiques en ont fait leur cheval de bataille, brandissant tour à tour le spectre du communautarisme, la faiblesse de l’Etat, la perte des valeurs traditionnelles de la France.

La laïcité s’est invitée au débat présidentiel en clivant une société française, déchirée entre une partie de ses concitoyens qui s’estiment ostracisés, censurés dans leur mode de vie, et humiliés, tandis que l’autre brandit les « valeurs de la République ».

En fait, chacun semble posséder sa propre définition de la laïcité, laquelle a largement évolué dans le temps.

Pour mieux comprendre les choses, retour aux sources de la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat de 1905

2. Qu’est-ce que la laïcité, du point de vue historique ?

Et d’abord, une définition du mot :

Pour le Larousse la laïcité se définit comme suit :

« Conception et organisation de la société fondée sur la séparation de l’Église et de l’État et qui exclut les Églises de l’exercice de tout pouvoir politique ou administratif, et, en particulier, de l’organisation de l’enseignement. » ou « Caractère de ce qui est indépendant des conceptions religieuses ou partisanes »

La laïcité s’oppose à la reconnaissance d’une religion d’État. Toutefois, le principe de séparation entre l’État et les religions peut trouver des applications différentes selon les pays.

Le concept moderne de séparation de l’Église et de l’État est souvent attribué au philosophe anglais du XVIIe siècle John Locke. Suivant son principe de contrat social, il existe un droit naturel de liberté de conscience qui, dit-il, doit être protégé des intrusions des gouvernements. Cette perception concernant la tolérance religieuse et l’importance de la conscience individuelle devint, particulièrement influente dans les colonies américaines, et dans la rédaction consécutive de la Constitution des États-Unis.

On voit bien ici que la séparation de l’église et de l’Etat s’exprime dans les 2 sens : pas d’influence des institutions ou des lois religieuses dans les affaires de l’Etat, et pas d’intrusion de l’Etat dans la conduite individuelle.

Au siècle des Lumières, d’Alembert fait, dans le Discours préliminaire de l’Encyclopédie, une critique acerbe de l’« abus de l’autorité spirituelle réunie à la temporelle », en s’appuyant, notamment sur l’exemple de l’Inquisition.

Sous la Révolution française, ce principe s’illustre dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, qui oppose clairement le pouvoir de l’église à celui du peuple, mais qui n’a pas, en elle-même de caractère anti-religieux, puisqu’elle fait référence à un Être Suprême.

Le terme de « Laïcité » lui-même est en fait contemporain de la Commune de Paris qui vote en 1871 un décret de séparation de l’Église et de l’État. Sous la Troisième République, ce principe est appliqué à la mise en place progressive d’un enseignement non religieux mais institué par l’État. Le substantif « la laïque », sans autre précision, désignait familièrement l’école républicaine.

Le terme, et le principe, seront repris par le préambule de la constitution de 1958, dont l’article Ier rappelle que : La France est une République laïque ;

Le principe de la laïcité va être fixé par la loi du 9 décembre 1905 relative à la séparation des Églises et de l’État , dont les « principes » sont énoncés énoncés aux articles 1 et 2 : liberté de conscience, libre exercice des cultes et séparation des cultes et de la République.

On peut considérer qu’il en résulte les principes de non-ingérence et de séparation avec les institutions religieuses ; les institutions religieuses ne peuvent avoir d’influence sur l’État et le citoyen jouit d’une totale liberté de conscience et de culte vis à vis d’un Etat qui ne peut, en ce domaine, rien interdire ni obliger à rien.

Le sociologue Jean Baubérot définit la laïcité contemporaine sous trois aspects : l’État est sécularisé, la liberté de croyance et de culte est garantie, et les croyances sont égales entre elles.

3. La laïcité à la française

En France, cette conception initiale et fondamentale de la laïcité subit progressivement une distorsion, dans la mesure où elle sert d’argument et de socle à une conception beaucoup plus radicale : l’anticléricalisme.

Sous la 3e République, notamment, les républicains se servent du principe de laïcité comme fer de lance contre le pouvoir catholique incarné par la monarchie, donnant naissance à un esprit antireligieux où la Séparation de l’Eglise de l’Etat est vue comme un combat anticlérical consistant non pas à séparer le pouvoir politique du fait religieux en tant que tel, mais à réduire l’influence de l’Église catholique et des militants politiques chrétiens.

Aujourd’hui, on assiste à un nouveau phénomène, celui de l’émergence d’une nouvelle conception extensive de la laïcité.

Jusque là, le débat autour de la laïcité avait opposé les militants laïcs à l’Église catholique. A partir de 2001, les attentats du 11 septembre mettent en lumière et rendent visible la présence et le développement de l’Islam en France, qui devient, comme le notent Baubérot et Raphaël Logier, « l’objet de toutes les interrogations, voire de toutes les suspicions, à grand renfort médiatique ».

Selon eux, l’année 2003 constitue un tournant dans la conception de la laïcité. C’est en effet en 2003 que François Baroin rend un rapport commandé par le premier ministre Jean-Pierre Raffarin et intitulé « Pour une nouvelle laïcité ». Ce rapport se détourne de la conception libérale de la laïcité issue de la loi de 1905. La « nouvelle laïcité », contrairement à celle issue de la loi de 1905, n’est pas anti-cléricale mais anti-communautariste; elle est liée au passé colonial de la France plus qu’aux guerres de religion et à la Révolution; elle est liée au contexte géopolitique de la « mondialisation » et de la crainte d’un « Islam politique transnational . Elle s’affirme comme une « exception française » opposée au « modèle anglo-saxon » jugé « trop accommodant envers les religions ».

Cette « nouvelle laïcité » est aussi marquée par une appropriation par la droite, puis par l’extrême droite de la lutte pour la laïcité.

Selon les professeurs de droit Stéphanie Hennette-Vauchez et Vincent Valentin, auteurs d’un ouvrage sur la question, écrit dans le prolongement de l’affaire Baby Loup cette « nouvelle laïcité » est, contrairement à celle issue de la loi de 1905, « dans une logique de contrôle. Elle veut neutraliser tout ce qui, dans le religieux, différencie, singularise. On mobilise la laïcité pour aseptiser le religieux, perçu comme un microbe qui corrompt le vivre-ensemble. Les citoyens devraient renoncer à la part d’eux qui n’est pas commune, dès lors qu’ils entrent dans l’espace public. Cette vision large de la laïcité est portée par des personnes de droite comme de gauche.

Les auteurs ajoutent: « On entend souvent : «La religion doit rester une affaire purement privée.» Comme s’il s’agissait d’une pratique ou d’une maladie honteuse qu’il convient de ne pas exposer en public. Or, ce n’est pas du tout l’esprit de la loi de 1905. La nouvelle laïcité cherche à créer un espace commun caractérisé par une société laïque – plus seulement un État laïc. Voire une société athée »

La loi de 1905 garantissait la liberté des citoyens, et consacrait l’espace public comme un lieu de libre expression, y compris de sa religion. Chacun pouvait s’y exprimer, à partir du moment où cette expression ne nuit ni l’ordre public, ni à l’intégrité morale de quiconque. On ne pouvait donc rien interdire au nom de la laïcité, puisqu’elle est une garantie de liberté.

Pourtant, en 2004, la commission Stasi, puis la loi sur l’interdiction du port de signes religieux ostentatoires dans les collèges et lycées publics se réfère bien dans son titre « au principe de laïcité ». L’argument de ses auteurs était alors qu’il faut protéger les mineurs de toute influence religieuse, en ne les exposant pas à des signes « manifestant une appartenance religieuse ».

A l’inverse, la loi de 2010 qui entraîna l’interdiction du port du voile islamique intégral (le niqab ou la burqa) dans la rue s’appuie non pas sur la laïcité, mais sur la nécessité de ne pas dissimuler son visage dans l’espace public. Que ce soit par un voile, ou une cagoule.

C’est donc une interprétation radicale du principe de laïcité qui conduit parfois certains citoyens (et/ou politiques) à affirmer que le foulard islamique devrait être interdit dans la rue.

Alors que c’est justement l’application de la loi de 1905 qui garantit le droit, dans l’espace public, par exemple, aux femmes qui le souhaitent de porter un voile sur la tête, ou aux hommes de porter une kippa.

Rappelons d’ailleurs que ces interdictions s’applique majoritairement aux femmes (en réalité on n’a jamais empêché un homme portant une chechia ou une kippa d’entrer dans un espace public). On peut s’interroger sur un éventuel reliquat d’esprit sexiste dans ce phénomène, mais c’est un autre débat.

Par ailleurs, cette conception radicale de la laïcité, qui s’applique aujourd’hui majoritairement aux musulmans, tend à essayer de rendre ceux-ci moins visibles dans l’espace public. Cette exigence d’invisibilité qui s’est appliquée dans le passé aux juifs dont on demandait aux synagogues de rester discrètes, s’applique aujourd’hui aux musulmans auxquels ont interdit de prolonger leurs mosquée d’un minaret, jugé trop ostentatoire.

Conclusion

En conclusion, le concept de laïcité permettait, dans sa conception originelle, de rassembler les citoyens autour de l’idéal républicain de liberté, d’égalité, et de fraternité. Aujourd’hui, suivant le fameux principe « divide ut impera », certains politiques en ont fait un outil de division, en mettant l’accent sur ce qui oppose les citoyens au dépend de ce qui les réunit, créant des méfiances, des frustrations, et des rancoeurs. Emmanuel Macron, dans son discours fondateur de la Porte de Versailles, a réaffirmé que « La laïcité permet dans l’espace public de vivre ensemble dans le respect les uns les autres et dans le respect des valeurs de la République…. amis que le débat politique ne doit pas faire de la laïcité une arme contre un monothéisme » et qu’il est urgent de retrouver au plus vite l’esprit de tolérance, et d’enrichissement mutuel, à travers les différence, que symbolisait la loi de 1905.



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