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Interview d’Emmanuel Macron (Spiegel, 13.10.2017)

Interview mené par Britta Sandberg, Julia Amalia Heyer et Klaus Brinkbäumer, Spiegel, 13.10.2017

Spiegel : — Monsieur le Président, depuis votre prise de fonction en mai vous avez fait parler de vous dans le monde entier. Le philosophe allemand Hegel que vous avez lu pendant vos études voyait en Napoléon « l’âme du monde assise sur un cheval ». Croyez-vous qu’un homme puisse seul changer le cours de l’histoire ?

Macron : — Non. Chez Hegel, les « grands hommes » sont toujours les instruments de quelque chose qui les dépasse. En les nommant ainsi, Hegel est plutôt cruel envers Napoléon, car il sait que l’Histoire peut toujours se retourner contre soi, qu’elle est toujours plus grande que soi-même. Certes, Hegel croit que des hommes peuvent à eux seuls incarner pendant un moment l’esprit de leur temps mais que ceux-ci ne s’en rendent souvent pas vraiment compte.

Spiegel : — Comment doit se comporter un président, un homme politique pour faire avancer les choses, pour changer l’histoire ?

Macron : — Personnellement, je ne crois pas du tout que l’on puisse accomplir de grandes choses seul ou par des actions isolées. Je crois, au contraire, que ce n’est lorsque l’on a compris l’esprit du temps que l’on sait quoi faire à un moment donné et c’est seulement quand on a le sens des responsabilités que l’on réussit à faire avancer les choses. Et c’est exactement l’objectif que je me suis fixé : essayer d’inciter la France et les Français à se transformer et à continuer à se développer. Mais cela ne peut marcher qu’en tant que collectif, c’est à dire ensemble. Nous devons rassembler les forces qui le veulent. Il en va de même pour l’Europe.

(Le chien du président entre)

Macron : — Nemo, assis !

Spiegel : — Nemo … est-ce vous qui avez choisi ce nom ?

Macron : — Oui, il a été abandonné quand il était un chiot et a vécu un an dans un chenil. J’avais décidé de sortir un chien du chenil. D’habitude, les présidents ont des chiens de race, mais lui est le croisement d’un labrador et d’un griffon. Il est très affectueux. Un destin remarquable, n’est-ce pas ? Du chenil à l’Elysée. J’aime cette idée, même s’il sait à peine où il a atterri.

Spiegel : — Vous vivez depuis cinq mois ici à l’Elysée, ce lieu quasiment mythique. Ressentez-vous déjà des changements ? L’infaillibilité, la mégalomanie ?

Macron : — Je m’efforce de suivre certaines règles. Ici, rien ne doit devenir une habitude, car la routine procure un sentiment trompeur de sécurité. On finit par ne plus percevoir certaines choses, on perd le regard sur l’essentiel. Le trouble, le changement tiennent éveillé. Ce lieu, et dans une certaine mesure ma fonction, m’aident à ne pas nourrir des habitudes. La fonction de président a en France une valeur hautement symbolique. Rien à voir avec un chef de gouvernement ou un ministre. Tout ce que l’on fait, tout ce que l’on dit , mais aussi tout ce que l’on ne dit pas, a soudain une signification. Cela semble exigeant voire fatigant, mais je crois que cela va de pair avec l’histoire de la fonction.

Spiegel : — A quoi ressemble votre vie ici ?

Macron : — C’est un lieu considéré comme historique. Les empereurs y ont passé du temps, Napoléon Ier ainsi que Napoléon III. Sous la IVème République, c’était le palais d’un président sans pouvoir. Et il a fallu attendre la Vème République pour que Charles De Gaulle occupe de nouveau cet étage. C’est un lieu où le pouvoir a laissé ses traces, et ceci pendant des siècles depuis la Révolution. On s’inscrit pour ainsi dire dans cette histoire, on la prolonge. Mais bien sûr il y a une gravitas.

Spiegel : — Cela a l’air un peu oppressant.

Macron : — Non, car on peut quitter ce lieu quand on le souhaite. Je sors, je dis et je fais ce que je veux même si les gens peuvent parfois trouver cela choquant. On peut bien sûr décider de se laisser écraser par toute la pompe qui règne ici. Mais si l’on décide de s’en défaire ce n’est pas oppressant.

Spiegel : — Pensez-vous qu’Angela Merkel ressente la même chose ?

Macron : — L’Allemagne, ce n’est pas la France. Chez vous, on est plus protestant ; ce qui fait une grande différence. L’église et la religion catholique ont contribué à structurer verticalement la société française : du haut vers le bas. Je suis convaincu que c’est encore largement le cas aujourd’hui. Cela peut choquer certains — ne vous inquiétez pas, je ne me prends pas pour un roi. Mais que cela plaise ou non, la France est un pays unique en Europe. On pourrait caricaturer en disant que la France est un pays de monarchistes régicides. C’est le paradoxe : les Français veulent élire un roi, mais ils veulent pouvoir le renverser à tout moment. La fonction présidentielle n’est pas une fonction normale, il faut l’intérioriser quand on l’occupe. On doit aussi s’attendre à être vilipendé, insulté et moqué : c’est dans la nature des Français. Et en tant que président, on ne doit pas vouloir être aimé. Ce qui et bien sûr difficile car tout le monde veut être aimé. Mais au final, cela n’a pas d’importance, il s’agit d’être utile au pays, de le faire avancer.

Spiegel : — Souvent la pratique s’éloigne de la théorie, même pour ceux qui ont tout préparé à l’avance.

Macron : — C’est vrai. On peut tout anticiper, planifier, mais quand on est confronté à la réalité c’est différent. Pour moi, ma fonction n’est avant tout pas politique ou technique, mais symbolique. Je suis persuadé que la vie politique moderne doit retrouver le sens du symbolique. Nous avons besoin pour cela d’une sorte d’héroïsme politique. Je ne veux pas dire par là que je veuille jouer les héros. Mais nous devrions être sensibles au fait de vouloir écrire la grande histoire. Le post-modernisme était, si vous voulez, la pire chose qui pouvait arriver à nos démocraties. Cette idée qu’il faille déconstruire et détruire les grands récits n’était pas une bonne idée. Depuis on se méfie de tout et de tous. Je m’étonne parfois de voir que les médias sont les premiers à se méfier des grandes histoires. Ils pensent que détruire c’est du travail journalistique parce qu’il y a forcément quelque de chose de mal dans la grandeur. La critique est nécessaire, mais que veut dire cette haine envers le grand récit historique ?

Spiegel : — Pourquoi ce récit est-il si important ?

Macron : — Je crois que nous en avons urgemment besoin ! Pourquoi une partie de notre jeunesse est-elle si fascinée par les extrêmes, par le djihadisme par exemple ? Pourquoi les démocraties modernes refusent-elles de faire rêver leurs citoyens ? Pourquoi ne doit-il pas y avoir de héroïsme démocratique ? C’est peut-être là notre devoir : de réinventer cela ensemble pour le 21e siècle.

Spiegel : — Vous êtes en France de plus en plus critiqué pour votre attitude distante. On vous reproche d’être arrogant et orgueilleux.

Macron : — Qui dit cela ? La presse ?

Spiegel : — Pas seulement la presse.

Macron : — Avez-vous entendu des gens dans les rues dire « il est distant » ?

Spiegel : — Oui.

Macron : — Je ne suis pas distant. Quand je parcours le pays, que je visite une entreprise, mes collaborateurs me disent au bout de trois heures que je vais déborder sur l’agenda. Quand je suis avec les Français, je ne suis pas distant car je leur appartiens. Ma conception est que le président français appartient au peuple français parce qu’il en est l’émanation. Voilà ce que je fais : je mets un terme au copinage entre le politique et les médias. Pour un président, parler constamment aux journalistes, être entouré de journalistes n’a rien à voir avec la proximité et encore moins avec la proximité avec le peuple. Un président devrait tenir les media à distance.

Spiegel : — Vous avez tenu à la Sorbonne un discours bien accueilli sur l’Europe que vous voulez selon vos propres paroles « refonder ».

Macron : — En ce qui concerne ce discours, je m’évertue à être modeste. On a toujours beaucoup parlé d’Europe. Mon initiative n’a rien de nouveau, mais j’y ai rassemblé des idées qui ont depuis longtemps été pensées et proposées par d’autres.

Spiegel : — La modestie n’a jusqu’à maintenant pas été une de vos qualités les plus marquantes.

Macron : — Ce qui est nouveau, c’est que depuis 2005, depuis que les Français ont comme les Néerlandais dit non au traité sur la constitution, plus personne n’a ébauché de réel projet pour l’UE. Même pas la France. Quand des propositions ont été faites, elles venaient de Wolfgang Schäuble ou de Joschka Fischer et ces initiatives allemandes ont été tout simplement refoulées en France. Je veux que cela cesse. Je m’inscris peut-être dans les pas de Mitterrand qui en fait voulait façonner l’Europe. Mes prédécesseurs ont cru au contraire qu’il valait mieux commencer par ne rien dire pour que toutes les options restent ouvertes. On peut appeler ça une tactique, mais on peut aussi supposer qu’ils n’avaient en fait aucune vision pour l’Europe.

Spiegel : — Vous proposez de créer de nouvelles institutions, de simplifier les procédures. Mais l’Europe ne souffre-t-elle pas plus d’un problème de mentalité, chacun n’ayant en vue que ses propres intérêts ?

Macron : — Ce que je propose c’est de tourner une nouvelle page de l’Europe. De recommencer cette aventure autrement si vous voulez. Les institutions en soi ne sont pour moi pas particulièrement importantes et je crois qu’il en va de même pour la plupart des gens. Le problème est que les débats sur l’Europe sont devenus des discussions entre experts et juristes. Alors que l’Europe a été surtout conçue comme un projet politique ! L’UE n’a pas été créée par des experts, ni par des diplomates. Elle a été créée par des hommes qui ont appris des drames de notre histoire commune. Je propose un nouveau départ, mais pas un départ pour lequel on discute éternellement des instruments dont on a besoin, mais un départ conçu à partir d’un objectif. Que voulons-vous ? A quoi doit ressembler l’Europe ? Je veux renouveler le rêve européen, et pour cela réveiller les ambitions.

Spiegel : — A quoi ressemble cette Europe dont vous rêvez ?

Macron : — Pour moi, l’Europe est composée de trois choses : la souveraineté, l’unité et la démocratie. Si nous restons concentrés sur ces objectifs et que nous y travaillons ensemble, alors seulement nous pourrons également tenir nos promesses : garantir durablement la paix, la prospérité et la liberté. Finissons-en avec guerre civile européenne dont nous nous cachons l’existence même et cessons de nous demander si dans tel ou tel domaine nous faisons mieux que le pays d’à-côté. Nous devons nous lancer dans quelque chose de nouveau, y compris sur des sujets restés tabous jusqu’ici. La France a tenu jusque là à ce que les traités ne changent pas. L’Allemagne ne veut pas de transferts financiers. Finissons-en avec ces façons de penser d’un autre âge.

Spiegel : — Qu’est-ce que cela signifie concrètement ?

Macron : — Je pense que l’objectif est de créer un espace qui nous protège et nous aide à perdurer dans ce monde. La communauté de valeurs européenne est unique : elle relie la démocratie à l’économie de marché, les libertés individuelles à la justice sociale. Comment pouvons attendre que nos valeurs, cet équilibre européen unique qui s’est développé sur des décennies soient défendus par les Etats-Unis ou la Chine ? Les défis sont multiples, des sujets comme l’immigration ou le terrorisme nous concernent tous. La transition énergétique doit également être planifiée en commun. Et sans compter la digitalisation et les mutations sociales qu’elle implique. Tout cela peut nous faire réussir si nous avançons unis.

Spiegel : — Mais comment voulez-vous réunir tout cela ? Comment enthousiasmer les Européens de l’Est pour votre projet et les pays qui montrent de plus en plus de tendances nationalistes et ne veulent plus rien avoir à faire avec l’Europe ?

Macron : — Je ne crois pas que ce que vous dites est juste. J’étais en Bulgarie au mois d’août. Les gens là-bas ont envie d’Europe. Il ne faut pas mettre les gens dans des cases. La France a dans le passé souvent fait l’erreur de ne pas parler à tout le monde, car on pensait pouvoir ignorer certains pays. Je suis convaincu qu’il y a une envie d’Europe. Et du reste, si ce n’est pas le cas  qui en est responsable? Les Européens. Nous nous sommes adonnés à une forme de défaitisme, nous laissons la parole à ceux qui détestent l’Europe et veulent abandonner.

Spiegel : — C’est vous qui exagérez là.

Macron : — J’ai assisté en tant que sherpa à des réunions grotesques : on y disait qu’on ne devait pas tenir de sommet de l’euro-zone parce que cela pourrait brusquer les Britanniques ou les Polonais. Et dans quelle situation nous retrouvons-nous cinq ans plus tard ? Les Britanniques veulent sortir et les Polonais s’éloignent de plus en plus de l’Europe. Cela montre encore que plus on est timide dans ses ambitions européennes moins on avance.

 Spiegel : — Quelle importance a pour vous une bonne relation avec les Etats-Unis ?

Macron : — La relation transatlantique est une relation forte et doit le rester, les Etats-Unis sont un allié dans le camp de la liberté. Nous sommes étroitement liés sur les questions sécuritaires et militaires, que ce soit en Irak, en Syrie ou en Afrique. Mais nous devons aussi travailler sur une stratégie commune dans d’autres domaines : l’Iran, la Corée du Nord et le changement climatique. C’est pourquoi, je crois, que l’on doit beaucoup parler avec le président américain et lui montrer la voie vers d’autres coopérations possibles. Je m’y sens obligé.

Spiegel : — Trump vous fait-il peur ?

Macron : (réfléchit longtemps avant de répondre) Trump est là, il représente une puissance mondiale. J’échange avec lui, je lui explique mon point de vue. Nous avons une relation cordiale. Nous sommes parfois d’avis différents, parfois sur la même ligne. Je ne cesserai pas de collaborer avec lui.

 Spiegel : — Vous parlez d’une Europe unie, mais on l’impression que vous aimez aussi procéder de façon unilatérale, vous invitez Trump à Paris, annoncez une médiation française après le référendum d’indépendance kurde dans le Nord de l’Irak, tenez un grand discours sur l’Europe deux jours après les élections législatives allemandes.

Macron : — Chaque pays a sa propre diplomatie. Etre Européen ne signifie pas d’abandonner son indépendance ou de ne pas pouvoir prendre des initiatives. Nous sommes 27, est-ce à dire qu’il est interdit que certains soient plus ambitieux que d’autres ? Non, sinon on aboutirait à statu quo et nous nous mettrions des entraves. Je parle par exemple avec le président Erdogan. J’ai construit avec lui une certaine relation et j’en discute avec la chancelière. Quand je discute avec le président turc je défends des positions européennes. C’est exactement ainsi que l’on devrait faire entre partenaires européens. Il ne vous aura pas échappé que je n’ai consciemment pas tenu mon discours à la Sorbonne juste avant les élections législatives allemandes. Je me suis accordé avec la chancelière, je lui parlé à la fin de la campagne ainsi que le soir des élections. Elle a même eu le texte de mon discours avant.

 Spiegel : — Avez-vous du coup changé quelque chose au discours ?

Macron : — J’ai pris beaucoup de choses en considération et laissé ouvert la mise en œuvre technique de certains points. Je me méfie de certains débats politiques qui laissent de grandes choses buter sur des détails techniques. Mais nous sommes d’accord sur le fond, la chancelière approuve l’objectif et l’orientation de mon discours, c’est très important à mes yeux. L’essentiel est d’avoir une ambition commune pour créer quelque chose de nouveau au service de l’Europe. Il me semblait aussi important d’éviter de déclencher des polémiques en Allemagne qui auraient obligé la chancelière à se distancier de mon discours. Nous avons pu éviter cela grâce à une étroite collaboration et une parfaite entente.

Spiegel : — « La France doit permettre à l’Europe de prendre un rôle décisif dans le monde libre. » avez-vous dit récemment. Ce ne sont pas des paroles très modestes.

Macron : — L’ambition n’est jamais modeste. Si être modeste signifie de ne réussir qu’à moitié, je peux simplement dire que cela ne m’intéresse pas. La France une place particulière : nous sommes la puissance nucléaire de l’Europe continentale et un membre permanent du conseil de sécurité de l’ONU. Mais cette place particulière ne prend sens que si la France représente l’Europe en tant qu’Etat membre. La France ne peut pas jouer seule ce rôle, elle doit être considérée comme une partie de l’Europe. J’ai toujours insisté sur ce point. Notre rôle international dépend d’une Europe forte, et une Europe forte dépend de la capacité de la France de partager le leadership avec d’autres, dont l’Allemagne. Si la France est économiquement faible, ne mène aucune réforme, elle n’est pas crédible. L’importance de l’Europe sur la scène internationale en sera affaibli. Je souhaite changer tout cela. La France a besoin d’une Allemagne forte et d’une chancelière forte. Mais l’Allemagne a aussi besoin d’une France forte.

Spiegel : — Le premier ministre canadien Justin Trudeau nous a dit lors d’une interview qu’il apprenait beaucoup d’Angela Merkel. Est-ce aussi votre cas ?

Macron : — J’échange beaucoup avec madame Merkel. Nous nous parlons au moins une à deux fois par semaine. Nous nous envoyons régulièrement des messages et avons des réunions communes. J’ai beaucoup de respect pour elle. Même si beaucoup de choses nous séparent.

Spiegel : — Comme quoi ?

Macron : — Nous n’avons pas la même histoire, pas la même approche, mais il y a en même temps cette volonté absolue de nous comprendre mutuellement. J’ai des sentiments très amicaux envers votre chancelière, je la trouve courageuse et c’est aussi pourquoi j’ai beaucoup de respect pour elle. Mais je sais également qu’elle a côtoyé des présidents français pendant douze ans. J’essaie toujours d’imaginer les erreurs qu’ont pu commettre mes prédécesseurs pour ne pas les répéter.

Spiegel : — Y a-t-il malgré les différences quelque chose qui vous unit ?

Macron : — Oui, tout à fait. Nous sommes tous deux des personnes qui procèdent avec méthode, nous aimons les détails. (Le conseiller pour l’Europe présent dans la salle opine vigoureusement de la tête). Lors des sommets, nous faisons partie des rares chefs d’Etat et de gouvernement qui prennent des notes. J’ai toujours été quelqu’un qui aime aborder un sujet jusqu’au moindre détail pour le comprendre. Et c’est également son cas, c’est que j’apprécie en elle. J’aime les discussions que nous menons ensemble sur certains sujets.

Spiegel : — Vous avez 23 ans de moins que la chancelière, voyez-vous malgré tout votre relation comme une relation d’égal à égal ?

Macron : — Tout à fait, je lui dis par exemple que nous ne pouvons pas arrêter là l’Europe, que nous devons continuer à avancer. Je crois que nous sommes complémentaires. Ce que j’estime en elle c’est qu’elle n’ait essayé à aucun moment de freiner mon élan et mon assiduité. Elle me dit qu’elle ne jouerait pas à celle qui a tout vécu et tout vu.

Spiegel : — On croirait presque vous entendre parler d’amour.

Macron : — Une relation très étroite est née entre nous. Je n’aurais jamais tenu ce discours sur l’Europe à la Sorbonne sans être en accord avec Angela Merkel sur les points essentiels.

Spiegel : — Pour vous, elle n’est donc pas un sphinx politique comme c’est le cas pour beaucoup d’Allemands qui ont encore l’impression de ne pas vraiment connaître leur chancelière.

Macron : — Non, et je dirais même que madame Merkel incarne le destin allemand du vingtième siècle. Ce n’est pas à moi de juger de sa place dans l’histoire, mais je crois qu’elle est la chancelière de la réconciliation de l’Allemagne avec l’Europe. Elle représente une Allemagne à qui la mondialisation a réussi, qui assume son rôle en politique étrangère et militaire. Je trouve courageuse la façon dont elle s’est comportée avec les réfugiés. Je pense qu’elle est la chancelière de la réconciliation. Et je souhaite qu’elle puisse devenir la chancelière de la refondation de l’Europe, en étroit lien avec le rôle que je jouerai.

Spiegel : — Etes-vous inquiet qu’une coalition probable de Merkel avec les libéraux du FPD et les écologistes du parti vert bloque votre projet européen ? L’ascension de l’AfD va aussi compliquer certaines choses.

Macron : — Je ne le crois pas, je l’ai déjà dit à la chancelière. Il y a trois façons de réagir face aux partis d’extrême droite. La première est de faire comme s’ils n’existaient et de ne plus oser d’initiatives politiques par peur d’aiguillonner ces partis contre soi. En France, c’est ce que nous avons souvent fait et nous avons vu que cela n’a pas fonctionné. Les personnes qui vous soutiennent ne se retrouvent plus dans les discours de votre parti. Et on donne alors à l’extrême droite de plus en plus d’audience. La deuxième réaction est d’être fasciné par ces partis et de leur courir après.

Spiegel : — Et la troisième ?

Macron : — De dire que ce sont vos vrais ennemis et d’engager le combat contre eux. C’est exactement ce qui s’est passé lors du second tour de la présidentielle. C’est également ce que j’ai dit à des amis allemands : ne soyez pas intimidés face à ces gens. Regardez, le Front national avait plus de voix que l’AfD. Madame Le Pen a finalement obtenue 34% des voix, 34 % ! J’ai défendu l’Europe, une société ouverte, toutes mes valeurs. Et aujourd’hui le Front national est affaibli. Dans les débats, on n’entend plus parler d’eux car nous sommes entrés dans la bataille contre eux. Il est maintenant temps d’être audacieux ! La seule réponse à l’AfD, c’est le courage, c’est l’ambition.

Spiegel : — Comment voulez-vous faire adhérer à votre projet un électeur de l’AfD qui se sent menacé par la mondialisation et par l’Europe ?

Macron : — Il s’agit de montrer que l’Europe protège les gens. L’ascension de l’AfD peut être une occasion qui nous oblige à clarifier les choses. Beaucoup de partis européens tout comme les partis classiques ne réussissent plus à créer de la cohésion. Et en qui concerne la coalition, je suis convaincu que la chancelière a la volonté nécessaire et l’ambition. Je reste prudent sur mes déclarations sur les négociations pour la coalition, mais les écologistes tout comme les libéraux du FDP ont dans l’ADN de leur parti un soutien à l’Europe. Je suis content que les deux chefs de parti se soient exprimés positivement sur le projet européen. J’ai aussi pris note de l’enthousiasme de Wolfgang Schäuble pour une refondation européenne. Je garde donc espoir.

Spiegel : — L’hebdomadaire Le Point vous a qualifié de « dernière chance pour la France ». Cela génère-t-il une certaine une pression ?

Macron : — Non, sinon je ne me serais pas engagé dans cette bataille. S’il n’y avait pas cette énorme pression je n’aurais pas été élu, cela aurait été l’élection d’un candidat comme les autres. Cela signifie aussi que ce n’est pas le moment de faire une pause. J’ai intitulé mon livre Révolution. Et c’est exactement cela : la France connaît une transformation — dans l’éducation, le marché du travail, le système des retraites. C’est une révolution culturelle.

Spiegel : — Beaucoup de Français voient en vous le représentant d’un monde qui n’est pas le leur. Vous appelez ces gens des « fainéants » ou leur dites comme la semaine dernière qu’ils feraient mieux d’aller chercher un travail au lieu de manifester et de mettre le « bordel ». Pourquoi faites-vous cela ?

Macron : — On me soupçonne de cela depuis que je suis de la politique. Certains aimeraient bien m’épingler comme un entomologiste le fait avec un papillon desséché et dire : regardez, voilà le banquier qui n’aime pas les gens. Si c’était le cas je ne serais pas ici. Je ne suis pas arrogant envers les Français, je suis déterminé. Pendant la campagne électorale, j’ai parcouru tout le pays, j’aime mon pays et les Français. J’aime discuter avec eux, les convaincre. Mon devoir quotidien est de me battre pour mes concitoyens. Mais aussi de ne pas succomber à la démagogie, au mensonge et ne pas accorder de faveurs.

Spiegel : — La gauche française voit en vous un néolibéral pur et dur qui protège sa propre caste.

Macron : — Que doit-on faire aujourd’hui pour réconcilier la France ? Distribuer l’argent public, c’est ce qu’attendent certains, en particulier l’extrême gauche. Ils pensent que l’on aide les gens en leur donnant de l’argent. Mais c’est un leurre car l’argent ce n’est pas moi qui le distribue, mais les générations futures. C’est donc mon devoir de dire que là quelque chose doit changer. Je dis cela aux gens de façon très directe, je parle clairement afin que personne ne me comprenne mal. Et je crois en notre initiative pour la formation continue et la formation professionnelle. Pour les Français qui sont moins privilégiés cela signifie de la reconnaissance et du soutien.

Spiegel : — Ce sont justement ces Français qui ne comprennent pas pourquoi vous abolissez l’ISF.

Macron : — Pourquoi ? Parce que l’ISF n’apporte rien. Il n’existe ni en Allemagne ni ailleurs en Europe. Nous voulons construire l’Europe et en même temps garder l’ISF ? A quoi cela mène que des créateurs d’entreprise s’en aillent et avec eux des emplois ? Nous n’aidons pas ceux qui ont besoin d’être protégés quand ceux qui peuvent contribuer au succès du pays émigrent. Contrairement à ce que disent certains, je ne fais pas cela pour aider les riches. Mon prédécesseur a taxé comme jamais auparavant les gens aisés qui réussissent. Que s’est-il passé ? Ils sont partis. Quel en a été le résultat ? Le chômage a baissé ? Non.

Spiegel : — Vous connaissez la puissance du symbole. Abolir l’ISF est un acte symbolique avec lequel vous vous mettez à dos l’ensemble de la gauche.

Macron : — Je reste ferme sur cette décision. Je ne viens pas de l’élite financière ou politique. Je suis un enfant de la classe moyenne de province. Et si l’on m’avait dit que le succès c’est mal ou si l’on m’avait mis des bâtons dans les roues alors je ne serais pas là aujourd’hui. Je veux que les jeunes de notre pays puissent réussir — que ce soit dans leur vie familiale, artistique ou d’entrepreneur. Je ne cèderai en rien au réflexe français traditionnel de la jalousie parce que cette jalousie paralyse notre pays. Nous ne pouvons pas créer d’emplois sans entrepreneurs, l’Etat ne peut pas créer d’emplois par décret.

Spiegel : — Vous étiez cette semaine en Allemagne et avez inauguré avec Angela Merkel la Foire de Francfort. Qu’apprenez-vous de votre pays quand vous lisez des auteurs contemporains comme Michel Houellebecq, Virginie Despentes ou Patrick Modiano ?

Macron : — Houellebecq est sûrement l’écrivain qui décrit le mieux les phobies et les peurs de notre époque. Il réussit comme personne à décrire par là même le caractère post-moderne de notre société. Il traite tantôt les possibilités de la génétique, tantôt l’islamisme, il expose tout cela avec une certaine absurdité. Cela le conduit à ne jamais glorifier la peur, mais à montrer que nous vivons très proches de l’absurdité. Dans Soumission, je ressens cela très fortement. Ce jeu avec l’absurde fait de lui un auteur unique en son genre, un auteur qui se démarque des autres. J’appelle ces angoisses que Houellebecq décrit de façon si magistrale des « passions tristes ». Patrick Modiano est au contraire un écrivain mélancolique, il décrit un certain Paris, avec l’obsession de la Seconde Guerre Mondiale et les traces qu’elle a laissées dans notre histoire.

Spiegel : — Que lisez-vous d’autre ?

Macron : — Je m’intéresse beaucoup aux auteurs de l’espace francophone, j’aime beaucoup Kamel Daoud par exemple. Dans Meursault, contre-enquête et dans Zabor, il montre sa passion pour la langue française, il a une façon particulière d’écrire comme ceux qui vivent de l’autre côté de la Méditerranée. C’est la langue qui nous unit. C’est par elle que les gens de là-bas tiennent à notre histoire, notre culture et parfois à nos valeurs. Leïla Slimani, une Marocaine qui vit depuis des années en France a aussi écrit des livres marquants sur la société française d’aujourd’hui, sur nos sociétés contemporaines en général. Je crois vraiment que la lecture et la littérature peuvent aider une société à mieux se comprendre.

Spiegel : — Votre premier ministre écrit des romans, votre ministre de l’économie aussi. Quand paraîtra votre premier roman ?

Macron : — J’écris certes, mais je laisse tout cela dans un tiroir. J’ai toujours écrit. Le seul livre que j’ai publié est Révolution pendant la campagne présidentielle dans lequel il y a des chapitres personnels et politiques. Je n’ai jamais été content de ce que j’avais écrit, entre autres trois romans qui sont à mes yeux inachevés.

Spiegel : — Que manquait-il, qu’est-ce qui n’était pas assez bien ?

Macron : — En politique, on dépasse ou du moins on combat l’insatisfaction par l’action. Tant que vous n’êtes pas pleinement satisfait vous restez actif et vous continuez. En littérature, on doit mettre un point quelque part et laisser les autres lire ce que l’on a écrit. Je trouve cela difficile. Je suis probablement trop fier, c’est pourquoi je n’ai dans tous les cas jamais rien publié. Mais je me suis promis de le faire un jour.

 Spiegel : — C’est en particulier votre grand-mère qui vous a initié à la littérature et à la lecture.

Macron : — C’est vrai. L’histoire de ma grand-mère est celle d’une Française de province devenue directrice d’école grâce à son travail et sa soif d’apprendre. Elle appartenait à une génération qui voyageait peu. Elle a peut être fait deux voyages dans sa vie, pas plus. Mais elle croyait en l’Europe, elle voulait l’Europe. Et elle lisait énormément, elle connaissait très bien la mythologie, la littérature et les classiques. Elle m’a transmis tout cela. Tout comme la conviction que l’on peut se faire une place dans la société.

Spiegel : — Vous souvenez-vous de votre premier livre allemand ?

Macron : — Mon père lisait Günter Grass. Il m’a initié à la littérature allemande. Mon premier livre d’un auteur allemand a été , je crois, de Grass.

Spiegel : — Lequel était-ce ?

Macron : — Attendez, je ne veux pas dire n’importe quoi. J’ai lu Goethe dans une édition bilingue puis plus tard beaucoup de philosophie. Mais en littérature allemande contemporaine, c’était Grass et Patrick Süskind.

Spiegel :Le Parfum ?

Macron : — Oui, mais aussi La Contrebasse. De Grass bien sûr Le Tambour. Ensuite, Thomas Mann m’a accompagné quelques années pendant mes études. J’ai toujours essayé de lire le texte original en allemand, mais je n’ai jamais réussi. Mais la poésie allemande m’a aussi beaucoup marqué, en particulier le romantisme.

Spiegel : — Qu’en est-il de la musique, des compositeurs allemands ?

Macron : — Je viens d’une famille où la musique était très importante, en particulier la musique allemande, de Bach à Beethoven. J’ai joué du piano et surtout du Bach. J’aimais beaucoup les interprétations de Glenn Gould. Le sujet du cours que je devais suivre était d’ailleurs le Clavier bien tempéré. C’est tout un univers en soi, la musique a une telle profondeur, un telle intimité, elle est émouvante et à la fois intemporelle. Ce que j’aime chez Bach, c’est qu’il n’y a pas de fioritures. C’est comme contempler un tableau de Georges de La Tour : il n’y a malgré toute la beauté un extrême dépouillement. Elle incite à se débarrasser de toute vanité. Enfin – aussi banal que cela puisse paraître – Mozart reste le plus brillant. Vous pouvez être aussi snob que vous voulez mais on en arrive toujours à cette conclusion. Quand Daniel Barenboim était récemment à Paris, nous en avons parlé : même lui préfère jouer Mozart. Mozart est à la musique ce que Rimbaud est à la littérature. Ce sont des hommes qui ont réussi ce que personne n’avait fait avant eux. Des génies absolus. On reconnaît leur harmonie entre mille. La musique allemande a quelque chose de très puissant. C’est pourquoi j’ai choisi le jour de mon élection une musique allemande avec une portée européenne : C’est ainsi qu’accompagné de la musique d’un Allemand sourd…

Spiegel : — Beethoven bien sûr, la neuvième symphonie …

Macron : — … j’ai traversé la cour du Louvre sous les notes de l’hymne européen.

Spiegel : — A quoi ressemble votre vie depuis ?

Macron : — Je voyage beaucoup ; à travers la France, l’Europe et le monde. Quand exceptionnellement je n’ai pas de rendez-vous le soir, ni d’obligations imposées par le protocole ni de dîner de travail avec des collègues, je parcours mes dossiers.

Spiegel : — Vous arrive-t-il de rester assis dans un de vos salons avec votre femme pour lire ?

Macron : — Oui, nous avons jusqu’à présent réussi à entretenir une certaine intimité. Il y a au moins un soir dans la semaine où nous nous voyons. Et je n’ai pas abandonné la lecture. Je lis tous les soirs, la nuit et dans la journée en voyage quand cela m’est possible. J’ai toujours lu.

Spiegel : — Vous avez dit plusieurs fois que la famille de votre femme Brigitte, ses enfants et ses sept petits-enfants étaient votre roc, votre fondement. Y a-t-il de la place pour l’Elysée ?

Macron : — Oh oui, nos enfants et petits-enfants viennent souvent nous voir à l’Elysée, les petits courent sans cesse dans le jardin. La première fois ils étaient encore intimidés par ces pièces. Maintenant ils y évoluent de façon tout à fait normale. Je crois que c’est important que ce lieu soit habité.

Spiegel : — Avez-vous changé beaucoup de choses depuis que vous avez emménagé ?

Macron : — Tout ! Ce bureau par exemple était tout à fait différent, il y avait un immense tapis épais et beaucoup plus de meubles. Nous avons rendu tout cela plus léger, plus moderne et donné plus de place à des artistes contemporains. J’aimerais ouvrir ce palais. Ce soir, il y aura un concert. Nous avons invité des classes d’écoles de quartiers défavorisés et des employés de l’Elysée avec leurs familles. 200 personnes qui normalement n’auraient pas eu accès à cet endroit. Habiter dans un tel lieu, c’est le partager avec les autres.

Spiegel : — Monsieur le président, nous vous remercions pour cet entretien.



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